Quelque part au large du sud du Japon, à 60 kilomètres des côtes de Kyushu, une île ronde attend d’être découverte, comme un secret encore mal gardé.

Il pleut, presque toujours. Les nuages s’accrochent aux sommets et ne les lâchent plus. Et pourtant, chaque année, des voyageurs traversent le monde pour venir marcher sous cette pluie, dans une forêt que certains scientifiques japonais surnomment, sans trop d’exagération, la dernière relique vivante d’un monde disparu.

Bienvenue à Yakushima.

Une île qui n’a jamais tout à fait quitté la préhistoire

Sur le papier, Yakushima est une île volcanique de forme presque parfaitement circulaire, rattachée à la préfecture de Kagoshima, au sud de Kyushu. Dans les faits, c’est autre chose : un territoire suspendu entre deux mondes climatiques, où la jungle subtropicale des côtes cède la place, en quelques kilomètres à peine, à des forêts de montagne dignes des Alpes. Cette rencontre de zones tempérées et subtropicales, montagneuses et côtières, a généré des écosystèmes uniques, et l’île promet plusieurs voyages en un. Le dénominateur commun de tous ces micro-climats a un nom : la pluie. C’est elle qui donne à la végétation de Yakushima son éclat presque surnaturel.

Six sommets dépassent les 1 800 mètres. Le plus haut, le Miyanoura-dake, culmine à 1 935 mètres et vaut à l’île son surnom d’« Alpes de l’océan ». Yakushima serait née de la crête formée par les mouvements de la croûte terrestre, et se compose essentiellement de granit.

Les gardiens millénaires

Mais ce qui attire vraiment les visiteurs — et ce qui donne à l’île son atmosphère presque hantée — se trouve plus haut, dans les brumes. Là vivent les yakusugi, des cèdres japonais dont certains spécimens auraient entre 1 000 et 7 000 ans. Le plus célèbre d’entre eux, le Jōmonsugi, est un colosse végétal que les scientifiques estiment âgé de 2 000 à 7 200 ans, ce qui en ferait l’arbre le plus vieux du Japon. Il n’est pourtant pas immense — à peine 25 mètres de haut — mais son tronc massif atteint environ 5 mètres de diamètre, comme si la forêt avait décidé, il y a des millénaires, de faire de lui son totem.

Autour de lui, la forêt tout entière semble façonnée par le mystère. Les cèdres qui poussent dans les zones couvertes de nuages et de brume développent des racines qui partent de leur feuillage et de leurs tiges, et se tordent en formes étranges — des silhouettes torturées, recouvertes de mousse, que la lumière rasante du petit matin transforme en créatures presque vivantes.

Ce n’est sans doute pas un hasard si cette forêt a nourri l’imaginaire d’un des plus grands conteurs du Japon. Au milieu des années 1990, Hayao Miyazaki et son équipe du Studio Ghibli se rendent à plusieurs reprises sur l’île, pour s’imprégner de l’atmosphère d’une gorge précise : Shiratani Unsuikyō. C’est là, dans ce ravin tapissé de mousse et cerné de brume, que le réalisateur puise l’essentiel du décor de Princesse Mononoké, sorti en 1997 — au point que la forêt porte aujourd’hui un surnom qui ne trompe personne : Mononoke-hime no mori, « la forêt de Princesse Mononoké ».

On comprend, en marchant sous ces frondaisons, pourquoi. Les rochers noyés sous une mousse d’un vert presque irréel, les troncs tordus qui semblent respirer, les cerfs sika qui traversent le sentier sans un bruit : tout ici a l’allure d’un plan du film, comme si le dessin avait simplement copié le réel — ou l’inverse. Le récit que Miyazaki y a bâti, celui d’une nature vengeresse face à la destruction des hommes, trouve un écho troublant sur cette île qui a elle-même connu l’exploitation de ses forêts avant d’être sanctuarisée. Une manière de dire que Yakushima n’est pas seulement belle : elle est aussi, dans l’imaginaire collectif japonais, un lieu chargé — presque sacré.

Un sanctuaire de pluie

Des précipitations annuelles dépassant les 8 000 millimètres font de Yakushima l’un des endroits les plus arrosés du Japon. C’est cette pluie incessante, presque obsessionnelle, qui nourrit une flore d’une richesse remarquable, comptant environ 1 900 espèces et sous-espèces, et qui a permis à l’île de conserver un vestige de l’ancienne forêt tempérée chaude, unique dans la région.

L’endroit n’a pourtant pas toujours été épargné. Les forêts de cèdres ont été largement exploitées par le passé, notamment pendant l’époque d’Edo, pour la production de bardeaux. Il aura fallu attendre le XXe siècle pour que la conscience écologique prenne le dessus : les forêts de Yakushima sont classées Monuments naturels en 1924, intégrées au parc national Kirishima-Yaku en 1964, avant que l’île entière n’accède, en 1993, à la consécration ultime — une inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Dans les pas des premiers hommes

L’histoire humaine de Yakushima, elle, semble tout aussi vertigineuse que celle de ses arbres. Les premiers habitants de l’île remontent à la période Jōmon, il y a plus de 17 000 ans, vivant de pêche et de cueillette dans un isolement quasi total. Les archives extérieures ne mentionnent l’île que bien plus tard : une première trace apparaît dans des documents chinois de la dynastie Sui, au VIe siècle, avant que Yakushima ne soit officiellement rattachée aux provinces japonaises au VIIIe siècle.

Pendant des siècles, l’île reste à la marge du monde — jusqu’à ce que des marchands portugais, puis un missionnaire italien, y posent le pied, sans jamais vraiment réussir à percer les résistances d’un Japon replié sur lui-même. On croirait presque que l’île elle-même refusait qu’on la découvre trop vite.

Ce que l’on croise, en silence

La faune de Yakushima achève de donner à l’île des allures de conte. Le long des sentiers côtiers, surtout à la tombée du jour, il n’est pas rare de croiser des macaques japonais et des cerfs sika, ainsi que des tanuki et des belettes du Japon. Sur les plages, notamment celle de Sango-no-hama, au sable étoilé, d’autres visiteurs viennent pondre, la nuit, loin des regards.

Et lorsque la fatigue de la randonnée se fait sentir, l’île réserve un dernier secret : elle se trouve sur l’axe de la dorsale volcanique qui traverse Kyushu, la région la mieux pourvue en sources chaudes du pays. De quoi terminer un jour de marche dans la brume par un bain fumant, face à l’océan.

S’y rendre, sans tout dévoiler

Yakushima se mérite. L’accès se fait en environ 2h35 en hydroptère depuis le quai nord de Kagoshima Honko, ou, pour les moins pressés, en ferry, en quatre heures, jusqu’au port de Miyanoura. Il existe aussi des liaisons aériennes plus rapides depuis Kagoshima, Fukuoka ou Osaka.

Mais peu importe le chemin choisi : ce qui attend le voyageur, une fois sur place, ne se raconte qu’à moitié. Il faudra chausser de bonnes chaussures de marche, prévoir un vêtement de pluie — il pleuvra, c’est presque une certitude — et accepter de marcher plusieurs heures dans une forêt qui semble avoir gardé, jalousement, la mémoire d’un Japon disparu.

Yakushima ne se visite pas. Elle se traverse, en silence, comme on traverse un lieu qui nous observe autant que nous l’observons.

Eté 2013