Quelque part au cœur de la péninsule de Kii, entre forêts de cèdres et cascades vénérées comme des divinités, un réseau de sentiers vieux de plus de mille ans attend encore d’être parcouru — pas à pas, comme on le fait depuis la nuit des temps.

Il existe très peu de chemins de randonnée au monde qui portent, en eux, le poids d’un millénaire de prières. Le Kumano Kodo est de ceux-là. Ici, chaque pierre du sentier a été foulée par des générations de pèlerins — moines ascètes, samouraïs, empereurs déchus, paysans anonymes — tous venus chercher la même chose : un contact direct avec le sacré, quelque part entre la terre et la forêt.

Une terre que les dieux n’ont jamais vraiment quittée

Le nom lui-même est un condensé de mystère. « Kumano » désigne la région, tout au sud de la péninsule de Kii, dans la préfecture de Wakayama ; « kodo » signifie simplement « vieux chemins ». Depuis des siècles, cette terre reculée, aujourd’hui encore difficile d’accès, est considérée comme la demeure des dieux — un lieu où le shintoïsme le plus ancien, fondé sur le culte de la nature, s’est mêlé sans jamais vraiment se distinguer du bouddhisme importé du continent.

C’est à partir de l’époque de Heian, entre le VIIIe et le XIIe siècle, que le pèlerinage prend véritablement son essor. Des empereurs retirés, ayant abdiqué mais gardant une influence considérable, entreprennent le voyage depuis Kyoto, entraînant à leur suite une noblesse tout entière. Le mouvement grossit à tel point qu’on le surnommera plus tard le « pèlerinage des fourmis de Kumano » — tant les processions de fidèles, sur les sentiers de montagne, semblaient ne jamais s’arrêter.

Trois sanctuaires, un seul souffle

Au bout de ces chemins, trois sanctuaires majeurs et un temple, réunis sous le nom de Kumano Sanzan, forment le cœur battant du pèlerinage. Le Kumano Hongu Taisha, considéré comme la première étape sacrée, se dévoile au sommet de 150 marches de pierre. Non loin de là, à Oyunohara, se dresse le plus grand portail torii du Japon : 33 mètres de haut, une haute silhouette rouge qui marque l’emplacement originel du sanctuaire, déplacé au XIXe siècle après des inondations dévastatrices.

Plus au sud, le long de la côte, le Kumano Hayatama Taisha affiche une laque vermillon éclatante et abrite plus d’une douzaine de trésors nationaux. Tout près, le sanctuaire de Kamikura ne se mérite qu’au prix de 500 marches abruptes taillées à même la roche — un dernier effort que peu de pèlerins regrettent une fois la vue atteinte.

Mais c’est sans doute le troisième sanctuaire, Kumano Nachi Taisha, qui incarne le mieux l’âme de Kumano. On y accède par le Daimonzaka, un sentier pavé bordé de cèdres japonais majestueux, plantés là depuis des siècles. Le sanctuaire, accolé au temple bouddhiste Seigantoji, illustre à lui seul la fusion rare entre les deux religions du Japon — un mariage que l’histoire a rarement laissé intact ailleurs dans l’archipel. Juste à côté, les chutes de Nachi plongent de 133 mètres, une chute d’eau ininterrompue qui en fait la plus haute du pays. Depuis toujours, elle est vénérée comme une divinité à part entière — on ne visite pas la cascade de Nachi, on s’y recueille.

Des sentiers qui ne se ressemblent jamais deux fois

Le Kumano Kodo n’est pas un chemin unique, mais un réseau : six itinéraires distincts, de longueur et de difficulté très variables, qui convergent tous vers les mêmes lieux sacrés. Le Nakahechi, le plus emprunté, relie sur environ 30 kilomètres les environs de Tanabe au grand sanctuaire de Hongu Taisha ; à partir du Xe siècle, c’est cette route que suivait la famille impériale elle-même. Tout au long du parcours, on croise les vestiges des oji, ces petits sanctuaires — on en dénombrait quatre-vingt-dix-neuf — qui accueillaient jadis les enfants des divinités de Kumano, et où les pèlerins marquaient une pause de recueillement avant de reprendre leur marche.

D’autres chemins se méritent davantage. Le Kohechi, qui traverse la péninsule du nord au sud pour relier le complexe bouddhiste du mont Kōya aux sanctuaires de Kumano, s’aventure dans des forêts montagneuses sinueuses, quasiment dépourvues d’infrastructures — un itinéraire que l’on ne recommande pas sans guide expérimenté. L’Ohechi longe quant à lui la côte pacifique, offrant depuis ses cols préservés des panoramas vertigineux sur l’océan ; à l’époque d’Edo, ce tracé attirait déjà autant d’artistes en quête d’inspiration que de fidèles en pèlerinage.

L’eau qui change sept fois de couleur

Après des heures de marche en forêt, le Kumano Kodo réserve un autre rituel, presque aussi ancien que le pèlerinage lui-même : les sources chaudes. Yunomine Onsen, l’une des plus anciennes du Japon, accueillait déjà les pèlerins venus s’y purifier avant de se présenter devant le grand sanctuaire de Hongu Taisha. On y trouve le Tsuboyu, un minuscule bain de pierre inscrit lui aussi au patrimoine mondial de l’UNESCO — une rareté absolue pour une source thermale — dont les eaux, dit-on, changeraient de couleur jusqu’à sept fois par jour. Un peu plus loin, à Kawayu Onsen, l’eau chaude jaillit directement du lit de la rivière, se mêlant à l’eau froide du courant pour créer, à même les galets, des bains à la température idéale.

Un pèlerinage, deux continents

Il existe, dans le monde, très peu de chemins qui puissent se targuer d’une telle reconnaissance : le Kumano Kodo est l’un des deux seuls itinéraires de pèlerinage classés au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre de paysage culturel — l’autre étant le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne. Les deux routes sont aujourd’hui jumelées, et il n’est pas rare de croiser sur les sentiers de Kii des marcheurs venus tout droit de Galice, curieux de comparer deux spiritualités que quinze mille kilomètres séparent, mais qu’un même geste — mettre un pied devant l’autre, en silence, pendant des jours — semble étrangement réunir.

Marcher, encore

Ce que l’on retient du Kumano Kodo, au fond, ce n’est pas seulement un sanctuaire ou une cascade en particulier. C’est cette sensation, rare, de marcher sur un chemin qui n’a jamais cessé d’être emprunté — depuis les empereurs de l’époque de Heian jusqu’aux voyageurs d’aujourd’hui, tous unis par le même geste, la même quête silencieuse d’un lieu où la nature et le sacré ne font, depuis toujours, qu’un seul et même chemin.

Eté 2025