Quelque part au nord-ouest de l’île de Shikoku, une ville tournée vers la mer intérieure de Seto abrite deux trésors que trois mille ans et quatre siècles séparent : une source thermale que l’on dit née d’un miracle animal, et l’un des douze derniers châteaux authentiques du Japon.
Il y a des villes où l’histoire s’accumule en couches distinctes, presque sans se mélanger. Matsuyama est de celles-là. D’un côté, un château féodal du XVIIe siècle, perché sur sa colline boisée comme une sentinelle immuable. De l’autre, à quelques stations de tramway, un quartier thermal dont l’origine se perd dans la légende, quelque part entre le mythe et l’anthologie poétique la plus ancienne du Japon.
Une aigrette, une blessure, et trois mille ans de légende
Dogo Onsen revendique un titre que peu de lieux au monde peuvent défendre : celui de plus ancienne source thermale du Japon, dont l’origine remonterait à plus de trois mille ans. La légende raconte qu’une aigrette blanche, blessée au tibia, aurait trempé sa plaie dans les eaux chaudes qui jaillissaient alors du sol, et s’en serait trouvée guérie. En assistant à ce miracle, des habitants souffrant eux-mêmes de diverses maladies vinrent à leur tour se baigner dans la source — et retrouvèrent, dit-on, la santé. La nouvelle se répandit dans toute la région, et Dogo n’a, depuis, jamais cessé d’attirer les curieux. Dans le jardin Hōjōen, en face de la station actuelle, une pierre commémore encore aujourd’hui cette histoire fondatrice.
Aussi belle soit-elle, la légende n’est pas la seule preuve de cette ancienneté : Dogo Onsen est explicitement mentionné dès le VIIIe siècle dans le Man.yōshū, la plus ancienne anthologie poétique du Japon — une trace écrite qui confirme, sans conteste, que ces eaux attiraient déjà les visiteurs bien avant que l’écriture elle-même ne se généralise dans l’archipel. Au fil des siècles, la réputation de Dogo n’a fait que grandir, séduisant tour à tour poètes, écrivains et jusqu’à la famille impériale elle-même.
Un bâtiment qui a inspiré Miyazaki
Le symbole architectural de ce quartier thermal, le Dōgo Onsen Honkan, ne date pourtant que de 1894 — un bâtiment de trois étages, tout en bois, conçu sous l’impulsion du maire de l’époque et dont le dédale d’escaliers étroits, de couloirs et de salles de repos évoque immédiatement un autre monde. Ce n’est sans doute pas un hasard si cette architecture labyrinthique, mêlant bois sombre et carrelage, a directement inspiré Hayao Miyazaki pour la conception du bâtiment de bains du Voyage de Chihiro — le réalisateur lui-même l’a reconnu. L’écrivain Natsume Sōseki, dont le portrait orne aujourd’hui les billets de mille yens, y puisa lui aussi l’inspiration pour son roman Botchan, publié en 1902, où le Honkan tient une place centrale.
À l’intérieur, deux bains historiques se distinguent : le Kami no Yu, le « bain des dieux », au rez-de-chaussée, et le plus intimiste Tama no Yu, le « bain des esprits », à l’étage. Une aile séparée, le Yushinden, construite en 1899, était quant à elle exclusivement réservée à la famille impériale — jusqu’en 1952, l’empereur du Japon s’y rendait en personne à chaque visite de Dogo Onsen. Après plusieurs années de rénovation entre 2019 et 2024, le bâtiment a rouvert dans son intégralité le 11 juillet 2024, aux côtés de deux annexes plus récentes : Tsubaki no Yu, dans un édifice de béton blanc évoquant les anciens entrepôts, et Asuka no Yu, dont l’architecture rouge et blanche rend hommage au prince Shōtoku Taishi, qui se serait lui aussi baigné dans ces eaux à l’époque Asuka.
Autour du Honkan, un quartier commerçant tout entier vit au rythme des visiteurs en yukata, se déplaçant entre boutiques, ryokan et petites échoppes — une atmosphère que la présence des grands immeubles modernes, à quelques rues de là, ne parvient jamais tout à fait à dissiper.
Un château qui a survécu à tout, sauf au temps
À l’autre bout de la ville, perché sur une colline au cœur du parc Matsuyama, un tout autre monument raconte une histoire différente. Le château de Matsuyama fut commandé au tout début du XVIIe siècle par Katō Yoshiaki, daimyō et général qui avait combattu aux côtés du légendaire Toyotomi Hideyoshi. Sa position dominante, entourée de douves et de remparts de pierre, en fait aujourd’hui encore l’un des rares exemples au Japon d’un château entièrement pensé pour la défense, à une époque où la guerre entre clans restait une menace bien réelle.
L’édifice n’a pourtant rien d’une relique figée : ravagé à deux reprises par des incendies, en 1642 puis en 1784, il fut reconstruit une dernière fois en 1854, dans la forme que l’on peut admirer aujourd’hui. Cette persévérance architecturale en fait l’un des douze châteaux dits « originaux » du Japon, c’est-à-dire l’un des rares à avoir conservé son donjon d’origine plutôt qu’une reconstruction moderne en béton — une distinction rare, quand on sait combien de forteresses japonaises ont été rasées par la foudre, le feu ou les bombardements du XXe siècle. Depuis son sommet, le panorama embrasse la ville tout entière et, par temps clair, s’étend jusqu’aux eaux paisibles de la mer intérieure de Seto.
Deux mondes, une même ville tranquille
Ce qui frappe, à parcourir Matsuyama d’un site à l’autre, c’est la manière dont la ville a su préserver ces deux héritages sans jamais les opposer. Le tramway historique qui relie le centre-ville à Dogo Onsen porte d’ailleurs le nom de Botchan, en hommage au roman de Sōseki — un clin d’œil discret qui résume assez bien l’esprit des lieux : une ville qui prend son patrimoine au sérieux, sans jamais céder à l’agitation des grandes métropoles touristiques. Malgré sa position de plus grande ville de Shikoku, Matsuyama garde ce rythme particulier des villes de province japonaises, où châteaux féodaux et bains millénaires continuent, chacun à leur façon, de faire simplement partie du quotidien.
Ce que l’on retient, entre pierre et eau chaude
Ce que l’on retient de Matsuyama, en définitive, ce n’est pas un monument isolé, mais ce dialogue silencieux entre deux formes de permanence japonaise : la pierre d’un château qui a résisté au feu et aux guerres, et l’eau d’une source que la légende elle-même peine à dater précisément. Deux manières différentes, mais également tenaces, de continuer à exister envers et contre le temps.
Eté 2015, 2025