Quelque part dans les Alpes japonaises, au pied du mont Kenashi, un village de quatre mille âmes reçoit chaque hiver jusqu’à dix mètres de neige — et abrite, sous ses ruelles, une eau qui jaillit du sol à cent degrés depuis plus de mille ans.
Il existe très peu de stations de ski au monde où l’on peut, à la même heure, dévaler une pente de poudreuse immaculée et croiser un habitant en train de faire bouillir ses œufs du petit-déjeuner dans une source volcanique. Nozawa Onsen est de celles-là. Niché dans le nord de la préfecture de Nagano, ce village n’a jamais vraiment choisi entre deux identités : celle d’une des toutes premières stations de ski du Japon, et celle d’un ancien lieu de cure thermale, où la vie continue de s’organiser, hiver comme été, autour de l’eau brûlante qui sort de terre.
Une neige presque aussi ancienne que le village lui-même
Le ski, à Nozawa, n’a rien d’un ajout récent : il y est introduit dès 1912, ce qui en fait l’un des tout premiers lieux du Japon à avoir adopté la discipline. Plus d’un siècle plus tard, le domaine s’étend sur environ 50 kilomètres de pistes, desservies par une vingtaine de remontées mécaniques et réparties autour du mont Kenashi, qui culmine à 1 650 mètres. La région peut recevoir jusqu’à 10 mètres de neige par saison — une poudreuse réputée pour sa légèreté, née comme partout dans les Alpes japonaises de la rencontre entre l’air glacial venu de Sibérie et l’humidité de la mer du Japon.
En 1998, Nozawa Onsen accueillait les épreuves de biathlon des Jeux olympiques d’hiver de Nagano, confirmant une réputation sportive qui ne s’est jamais démentie depuis. Un musée du ski japonais, installé au nord du village, retrace aujourd’hui cette histoire à travers ses collections d’objets et ses archives olympiques.
Mais ici, contrairement à d’autres stations, le ski ne s’est jamais substitué au village : il s’y est ajouté, presque en silence. On skie le matin, on redescend l’après-midi vers les mêmes ruelles où les habitants font bouillir leurs légumes depuis des siècles, et l’on referme la journée dans un bain communal à quelques pas de sa chambre — un cas rare où le thermalisme traditionnel et la glisse la plus contemporaine se croisent sans jamais se marcher dessus.
Un chaudron découvert par un moine errant
La légende locale situe la découverte des sources chaudes de Nozawa au VIIIe siècle, lorsqu’un moine ascète du nom de Gyōki, en pèlerinage à travers les montagnes, serait tombé sur ces eaux fumantes surgies de terre. Les archives, elles, mentionnent pour la première fois un « village de la source chaude » — Yuyama-mura — au beau milieu de l’époque de Kamakura. Mais c’est réellement sous l’époque d’Edo, sous l’impulsion du clan Matsudaira, que le village prend son essor : des registres datés de 1870 recensent déjà 24 auberges et près de 25 000 curistes venus s’y tremper chaque année.
Au centre de ce dispositif, une source domine toutes les autres : l’Ogama, dont le nom signifie littéralement « chaudron de chanvre » — un souvenir de l’époque où l’on y faisait bouillir la fibre textile. Aujourd’hui encore, l’eau y jaillit à une température frôlant les 100 degrés, bien trop chaude pour qu’on puisse s’y baigner. Chaque matin, hiver comme été, les habitants s’y relaient pour y cuire légumes et œufs, dans des bassins entourés d’une simple clôture — les visiteurs ne peuvent s’en approcher, le sol glissant rendant l’endroit dangereux, mais peuvent acheter des œufs frais dans les échoppes voisines et les faire cuire eux-mêmes, à la place Yurari, dans l’eau de la source.
Treize bains, treize divinités
Ce qui frappe, en arpentant les ruelles étroites de Nozawa après une journée sur les pistes, c’est la densité presque irréelle de ses bains publics. Treize soto-yu — des bains municipaux gratuits, chacun dédié à un bodhisattva ou une divinité bouddhiste différente — sont entretenus depuis des générations par les associations de voisinage du village, selon un système appelé yu-nakama, les « compagnons du bain » : les habitants de chaque quartier se répartissent le nettoyage, contrôlent la température et veillent, jour après jour, à la bonne tenue de leur bâtiment de bois. Les visiteurs y sont bienvenus, à condition de laisser un don symbolique dans la boîte prévue à cet effet.
Le plus emblématique d’entre eux, Ōyu, occupe un édifice construit selon l’architecture typique des bains publics de l’époque d’Edo, sa silhouette de bois surmontée d’une petite ouverture pour laisser échapper la vapeur devenant, chaque hiver, l’un des sites les plus photographiés du village. Un conseil, cependant, à qui s’y aventure pour la première fois après une descente : les bains de Nozawa n’ont rien de tiède. Mieux vaut s’acclimater lentement, en versant l’eau sur ses bras et ses jambes avant de s’immerger, sous peine d’un choc thermique aussi soudain que mémorable.
Le feu qui embrase la neige
Chaque 15 janvier, en plein cœur de la saison de ski, le village bascule dans un tout autre registre. Le Dosojin Matsuri — le « festival du feu » de Nozawa Onsen — est l’un des rituels shintoïstes les plus spectaculaires du Japon, désigné trésor culturel national du pays. Des registres de 1863 attestent qu’il était déjà solidement établi à cette époque, même si personne ne sait précisément quand la tradition a commencé.
Le rituel repose sur deux générations d’hommes du village : ceux de 42 ans, âge considéré comme porteur de malchance dans la tradition japonaise, chargés de construire un sanctuaire de bois de trois étages sous la direction d’un maître charpentier ; et ceux de 25 ans, chargés de le défendre. Le soir venu, les villageois s’affrontent symboliquement autour de cette structure, dans une bataille rituelle qui culmine par son incendie total — un spectacle de flammes et de neige mêlées que l’on ne trouve nulle part ailleurs.
Le chou qui porte le nom du village
Il existe, à Nozawa, une spécialité qui résume à elle seule cette alliance entre eau chaude et vie quotidienne : le nozawana, un légume-feuille de la famille du navet, blanchi dans l’eau des sources avant d’être mariné. Ce procédé, transmis de génération en génération, lui confère une texture et un goût introuvables ailleurs — un accompagnement discret mais incontournable après une journée de ski. On le trouve partout dans le village, tout comme le saké brassé localement, les onsen tamago — ces œufs cuits lentement dans l’eau thermale — et les onsen manju, petites pâtisseries fourrées à la pâte de haricot rouge.
À une heure de route, dans la vallée voisine de Jigokudani, un autre spectacle attend les visiteurs de passage en hiver : le parc aux singes des neiges, où des macaques japonais se prélassent dans des bassins d’eau chaude, indifférents à la neige qui recouvre leur pelage. Des navettes directes relient Nozawa au parc plusieurs fois par jour en saison, de décembre à avril.
Et lorsque la neige a fondu
Car Nozawa Onsen ne s’éteint pas avec la fonte des neiges. Une fois le printemps installé, le village troque ses pistes contre des sentiers de randonnée et ses remontées mécaniques contre des parcours de VTT, sur les mêmes flancs du mont Kenashi. On y loue des kayaks pour explorer les cours d’eau environnants, on y suit des cours de cuisine japonaise ou de yoga, et l’on continue, bien sûr, de se glisser chaque soir dans l’un des treize bains communaux — les seuls éléments du village qui, eux, ne connaissent jamais de saison creuse. C’est aussi la période où l’on prend le temps de flâner sans la foule hivernale, de pousser jusqu’à la charmante ville voisine d’Obuse, où le peintre Hokusai a passé ses dernières années, ou de s’attarder devant le temple Zenkō-ji, à Nagano, avant de revenir se réchauffer dans l’eau du village.
Ce qui reste, hiver comme été
Ce que l’on retient de Nozawa Onsen, en définitive, ce n’est ni tout à fait le ski, ni tout à fait le bain. C’est cette continuité rare entre les deux, cette manière qu’a le village de ne jamais avoir vraiment choisi entre le thermalisme d’un autre âge et la glisse la plus contemporaine — et de continuer, toute l’année, à faire vivre l’un et l’autre avec la même évidence tranquille.
Hiver 2023