Quelque part sur la côte de la mer intérieure de Seto, une petite ville portuaire grimpe à flanc de colline, entre temples oubliés et ruelles trop étroites pour les voitures. On y arrive presque toujours pour une seule raison. On en repart avec trois.
Onomichi ne cherche pas à être vue. Contrairement à Kyoto, sa grande sœur du sud dont elle porte parfois le surnom, elle ne s’annonce pas. Il faut la chercher, la trouver, grimper ses escaliers de pierre pour comprendre pourquoi tant de cinéastes et d’écrivains s’y sont arrêtés — et n’en sont, d’une certaine façon, jamais vraiment repartis.
Une ville que le temps a laissée tranquille
Sur la carte, Onomichi n’est qu’un point sur la préfecture de Hiroshima, face à la mer intérieure de Seto. Dans les faits, c’est un port dont l’histoire maritime remonte à des siècles : mentionnée dès les époques d’Asuka et de Nara, la localité obtient son statut officiel de port en 1169, avant de devenir un carrefour commercial avec la Chine, puis une escale essentielle entre Kyūshū et Hokkaidō pendant l’isolement de l’époque d’Edo. Les grands marchands de l’époque, enrichis par ce trafic, financèrent la construction d’une quantité impressionnante d’édifices bouddhiques — jusqu’à 80 temples, à une époque. Il en reste 25 aujourd’hui, accrochés à la colline, reliés par un sentier de 2,5 kilomètres qui serpente entre ruelles abruptes et maisons de bois.
Il y a une raison à cette étrange préservation : Onomichi a échappé aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Le résultat est une ville hors du temps, où les cinéastes ont trouvé un décor introuvable ailleurs. Yasujirō Ozu y tourne en 1953 Voyage à Tokyo, considéré comme l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma. Le réalisateur allemand Wim Wenders, admirateur inconditionnel du film, y effectuera un pèlerinage cinquante ans plus tard, dont il tirera un livre au titre sans détour : Journey to Onomichi. D’autres suivront — Kaneto Shindō, Nobuhiko Ōbayashi, qui y tournera plus de neuf films dans les années 1980, et plus récemment l’anime Kamichū!, qui a fait de certains sanctuaires de la ville un lieu de pèlerinage pour une toute nouvelle génération de visiteurs.
Les chats, gardiens silencieux des ruelles
Il existe, à Onomichi, une hiérarchie tacite que les habitants ne discutent jamais vraiment : les chats sont chez eux, les humains sont de passage. Dans la fameuse Neko no Hosomichi — la « ruelle aux chats » — les animaux se prélassent entre les galets peints à l’effigie du maneki-neko et les œuvres de street-art improvisées, sous le regard indifférent des passants venus spécialement pour eux. On leur installe des distributeurs d’eau, des coussins, parfois même des plaques gravées à leur nom. Un petit musée leur est même consacré, tout près du plus ancien sanctuaire de la ville.
Ce n’est peut-être pas un hasard si cette cohabitation tranquille entre félins et pierres anciennes ajoute à Onomichi une atmosphère un peu suspendue, presque irréelle — le genre d’endroit où l’on croit, en tournant au coin d’une ruelle, croiser un dieu déguisé en chat plutôt qu’un simple matou en quête de soleil.
Le point de départ d’une légende à deux roues
C’est pourtant une tout autre raison qui attire, chaque année, des milliers de voyageurs venus du monde entier : Onomichi est la porte d’entrée de la Shimanami Kaidō, l’une des routes cyclables les plus célèbres de la planète. Inaugurée en 1999, elle s’étire sur environ 70 kilomètres, traverse six îles de la mer intérieure de Seto et sept ponts spectaculaires, avant de rejoindre Imabari, sur l’île de Shikoku. Elle détient un titre à part : celui de premier itinéraire cyclable du Japon à permettre la traversée d’un détroit maritime à vélo.
Le premier tronçon donne le ton : il n’existe pas de pont reliant directement Onomichi à la première île, Mukaishima. Il faut embarquer sur un petit ferry, cinq minutes de traversée, pour rejoindre la ligne bleue peinte au sol qui, dès lors, guidera chaque coup de pédale jusqu’à Shikoku. Cette ligne traverse des paysages qui n’ont plus grand-chose à voir avec l’agitation urbaine du Japon : villages de pêcheurs assoupis, vergers en terrasses accrochés aux collines, ponts suspendus qui semblent flotter au-dessus d’une mer turquoise. Les amateurs de vélo lui ont donné un surnom qui ne laisse guère de place au doute : la « terre sainte du cycliste ».
Sur le chemin, les îles racontent chacune leur propre histoire. Innoshima garde la mémoire des Murakami Kaizoku, ces marins redoutables actifs du XIVe au XVIe siècle, que l’on nomme parfois « pirates » sans que le mot japonais n’ait jamais porté la connotation négative qu’on lui prête en Occident : un clan de navigateurs virtuoses, mais aussi de fins connaisseurs des arts et des rituels, dont un petit musée raconte aujourd’hui l’histoire près d’Imabari. Plus loin, Ōmishima abrite le sanctuaire d’Ōyamazumi, vénéré comme le gardien de tout le Japon.
L’île où les collines sont couvertes d’or
Mais s’il y a une île, sur cette route, qui capture à elle seule tout l’esprit de Setouchi, c’est Ikuchijima — et plus précisément le village de Setoda, niché en son cœur. On l’appelle, sans grande originalité mais avec beaucoup de justesse, l’« île au citron ».
L’histoire commence au début des années 1950 : la préfecture de Hiroshima devient alors le premier producteur de citrons du Japon, et dès le début des années 1960, elle assure déjà la moitié de la production nationale. Setoda, à mi-parcours de la Shimanami Kaidō, en constitue aujourd’hui l’une des zones les plus réputées. À une époque où le marché était dominé par les citrons importés, des producteurs locaux se sont associés pour cultiver leur propre variété, donnant naissance à la marque désormais célèbre du « Setoda Lemon ». Le climat doux de la mer intérieure de Seto, conjugué aux collines abruptes et bien exposées qui couvrent la moitié de l’île, crée des conditions presque idéales pour la culture des agrumes — au point que certains producteurs ont réussi à réduire l’usage de pesticides jusqu’à proposer des fruits que l’on peut consommer avec leur peau.
Entre l’automne et l’hiver, les vergers en terrasses se couvrent de taches d’un jaune éclatant, visibles depuis la route cyclable elle-même. Le fruit a fini par s’inviter partout : glaces au citron dégustées face à la mer chez la fameuse boutique Dolce, pizzas garnies de citrons confits à l’ONOMICHI U2 — un complexe hôtelier pensé pour les cyclistes, où l’on peut dormir avec son vélo dans sa chambre —, et même un plat local devenu culte, le lemon nabe, une fondue dont le bouillon est parfumé au jus de citron et garni de tranches entières du fruit.
S’y perdre, à son propre rythme
Onomichi ne se traverse pas à toute vitesse. On y monte d’abord, en téléphérique ou à pied, jusqu’au parc Senkō-ji, pour un panorama sur la baie et ses chantiers navals. On y redescend ensuite lentement, par le sentier de la littérature, où 24 pierres gravées rendent hommage aux écrivains — Shiga Naoya, Hayashi Fumiko — qui ont trouvé ici de quoi nourrir leur œuvre. Puis on rejoint le port, on loue un vélo, et l’on prend cette ligne bleue qui mène, île après île, vers des collines dorées de citronniers et des villages où le temps semble avoir choisi de ralentir sans jamais vraiment s’arrêter.
Ce que l’on retient d’Onomichi, en fin de compte, ce n’est peut-être pas un monument précis, ni même le vélo ou le citron pris séparément. C’est cette sensation particulière de traverser une ville — puis une mer entière — qui n’a jamais vraiment cherché à être une destination, et qui, précisément pour cette raison, en est devenue une inoubliable.
Eté 2025