Quelque part au large d’Ishigaki, à l’extrémité méridionale de l’archipel japonais, un ancien récif corallien émergé abrite un village que le gouvernement lui-même a figé dans le temps — pierre par pierre, toit par toit.
Il y a des îles que l’on visite pour leurs plages. Taketomi, elle, se visite pour ses ruelles. À peine 5,4 kilomètres carrés, un peu plus de 300 habitants, et pourtant un pouvoir d’évocation disproportionné : celui d’un Japon disparu ailleurs, celui de l’ancien royaume des Ryūkyū, préservé ici avec une rigueur presque obsessionnelle.
Un village né du corail lui-même
L’histoire géologique de Taketomi tient en une phrase aussi simple qu’étrange : l’île n’est rien d’autre qu’un ancien récif corallien émergé, soulevé par les mouvements de la croûte terrestre il y a des millénaires. Le sol y est plat, sablonneux, presque entièrement composé de calcaire corallien — une matière que les habitants ont fini, au fil des siècles, par transformer en matériau de construction.
C’est de ce même corail que sont façonnés les fameux murs qui bordent chaque maison du village, les ishigaki : des empilements de blocs coralliens irréguliers, montés sans mortier, qui encerclent chaque propriété comme un rempart miniature. Leur fonction n’a rien de décoratif. Dans une île régulièrement balayée par les typhons, ces murets bas cassent le vent, protègent les jardins et les habitations, et détournent les esprits malveillants qui, selon la croyance locale, ne savent circuler qu’en ligne droite — d’où la présence systématique, à l’entrée de chaque parcelle, d’un petit muret supplémentaire nommé hinpun, dressé face à la porte pour leur barrer la route.
Des toits rouges sous la garde de lions-chiens
Au-dessus de ces murs de corail, les maisons de Taketomi affichent toutes la même silhouette : basses, pour résister aux vents violents, coiffées de tuiles rouges appelées akagawara, dont l’usage est aujourd’hui rendu obligatoire pour toute nouvelle construction dans le village. Sur chacun de ces toits veille un shisa — statuette mi-lion, mi-chien, gardienne traditionnelle des foyers okinawaïens, sculptée dans des expressions toujours différentes, tantôt menaçante, tantôt presque comique. On ne compte plus, à Taketomi, le nombre de ces petites sentinelles de céramique qui semblent monter la garde sur l’île tout entière.
Les rues elles-mêmes participent à cette mise en scène : recouvertes de sable de corail blanc, elles sont balayées quotidiennement par les habitants, dans un entretien méticuleux qui confère au village son apparence presque irréelle de propreté. Les bougainvilliers et hibiscus qui débordent des jardins ajoutent une touche de couleur à cet ensemble qui semble, par endroits, tout droit sorti d’une carte postale — sauf qu’ici, on y vit.
Un patrimoine que les habitants ont choisi de défendre eux-mêmes
Ce degré de préservation n’a rien d’un hasard. Taketomi fait partie des deux seules îles de l’archipel Ryūkyū — avec la petite île de Tonaki, plus au nord — à avoir conservé intact son habitat traditionnel, et son village a été inscrit par le gouvernement japonais parmi les « Districts de préservation importants pour les groupes de bâtiments historiques ». Mais cette classification officielle n’est venue qu’entériner une volonté beaucoup plus ancienne, portée par les habitants eux-mêmes : à la fin des années 1980, ce sont eux qui ont voté les règles d’urbanisme extrêmement strictes qui imposent aujourd’hui, à toute nouvelle construction, le respect scrupuleux du style traditionnel — murs de corail, toits de tuiles rouges, hauteur limitée.
Cette histoire de préservation s’inscrit elle-même dans un récit plus vaste. Comme le reste de l’archipel, Taketomi appartenait jadis au royaume indépendant des Ryūkyū, une entité politique florissante entre le XVe et le XIXe siècle, entretenant des liens étroits avec la Chine impériale voisine. Ce royaume s’éteint en 1879, absorbé par le gouvernement de l’ère Meiji pour donner naissance à l’actuelle préfecture d’Okinawa — un basculement qui explique, aujourd’hui encore, la singularité culturelle de ces îles au sein du Japon.
Le rythme lent d’un buffle d’eau
Se déplacer à Taketomi relève presque d’un choix philosophique. On peut louer un vélo pour parcourir l’île à son rythme, ou choisir l’expérience la plus emblématique du village : une promenade en charrette tirée par un buffle d’eau, guidée par un conducteur qui égrène, au son du sanshin — le luth traditionnel à trois cordes d’Okinawa —, les légendes et l’histoire du village. Le temps d’une demi-heure, on avance au pas lent de l’animal entre les murs de corail, dans un silence à peine troublé par la musique.
Non loin du village, deux plages complètent cette immersion : Kondoi, aux eaux calmes et peu profondes, idéale pour la baignade, et Kaiji, plus mystérieuse encore, où les visiteurs s’accroupissent patiemment dans le sable à la recherche du hoshizuna — le « sable étoilé », en réalité les exosquelettes fossilisés de minuscules organismes unicellulaires, que l’on ne trouve que sur Taketomi et sa voisine sauvage, Iriomote.
Une île qui continue de faire du bruit
Il serait pourtant erroné de réduire Taketomi à un simple musée à ciel ouvert. Les quelque trois cents habitants de l’île organisent chaque année une vingtaine de matsuri, des festivals traditionnels rythmant la vie communautaire. Le plus important d’entre eux, le Tanadui, se déroule sur une dizaine de jours en octobre ou en novembre et mobilise l’île tout entière : danses ancestrales, dont certaines trouveraient leurs racines dans les festivités organisées jadis pour divertir les émissaires chinois, rituels dédiés à la fertilité des récoltes, silence quasi total dans les rues du village le matin même de la cérémonie — comme si Taketomi, le temps d’une journée, retenait son souffle.
L’artisanat, lui aussi, continue de se transmettre. Au petit musée du tissage, le Taketomi Mingeikan, des artisanes perpétuent l’art du minsa, un motif traditionnel autrefois tissé dans les ceintures des kimonos destinés à la noblesse d’Ishigaki — un savoir-faire que les habitants ne se contentent pas de préserver, mais qu’ils prennent soin d’enseigner à qui veut bien s’y intéresser.
Ce que l’on retient, une fois le dernier ferry parti
Passé dix-huit heures, lorsque le dernier bateau a quitté le port en direction d’Ishigaki, Taketomi change de visage. Les touristes de la journée s’en sont allés, les ruelles retrouvent leur calme, et il ne reste que les habitants — et les quelques voyageurs qui ont choisi de passer la nuit sur l’île. C’est peut-être à cet instant précis que Taketomi révèle ce qu’elle est vraiment : non pas une reconstitution figée du passé, mais un village bel et bien vivant, qui a simplement choisi, envers et contre la modernité environnante, de continuer à vivre derrière ses murs de corail comme il le fait depuis des générations.
Eté 2012