Quelque part à l’extrémité nord de Hokkaidō, une ville de 33 000 habitants regarde, par-delà 43 kilomètres d’un détroit balayé par les vents, les côtes d’un pays étranger. Au large, un cône volcanique presque parfait semble surgir directement de la mer — les habitants l’appellent l’île flottante.

Il y a des voyages que l’on entreprend pour ce que l’on y trouve, et d’autres pour ce vers quoi ils pointent. Wakkanai et sa voisine Rishiri appartiennent sans détour à la seconde catégorie. Terminus d’une ligne de chemin de fer qui met près de cinq heures depuis Sapporo pour l’atteindre, dernière ville avant que le Japon ne cède la place à la mer d’Okhotsk — Wakkanai est une destination que l’on choisit rarement par hasard. Et depuis son port, à une heure quarante de ferry, une île volcanique achève ce voyage vers les confins : Rishiri, dont la silhouette conique domine l’horizon dès que le temps s’y prête.

Le point que même les cartes hésitaient à tracer

À une trentaine de kilomètres du centre de Wakkanai, le cap Sōya marque le point continental le plus septentrional du Japon, à 45,31° de latitude nord. Par temps clair, le regard porte jusqu’à l’île russe de Sakhaline, séparée d’à peine 43 kilomètres par le détroit de La Pérouse — nommé ainsi en hommage au comte français qui, quelques années avant la Révolution française, devint le premier Européen à naviguer entre Sakhaline et Hokkaidō, lors de sa grande expédition autour du monde. C’est d’ailleurs lui qui, en doublant le cap Crillon en 1787, aperçut au loin un grand pic neigeux qu’il crut appartenir à Hokkaidō : il s’agissait en réalité du volcan de l’île Rishiri, déjà visible à des dizaines de kilomètres.

C’est un autre explorateur, japonais celui-là, que l’on célèbre au bout du cap Sōya : une statue de bronze, katana à la main, rend hommage à Mamiya Rinzō, cartographe envoyé au début du XIXe siècle pour dresser les cartes d’Ezo, l’actuel Hokkaidō. En 1808, il atteint Sakhaline ; l’année suivante, il traverse jusqu’à la Sibérie russe, devenant le premier à confirmer le caractère insulaire de Sakhaline, que tous pensaient jusque-là rattachée au continent. Ce même Mamiya Rinzō avait auparavant échoué, comme le géographe Mogami Tokunai avant lui, dans sa tentative d’atteindre le sommet du volcan de Rishiri — une montagne qui, décidément, a mis à l’épreuve tous les grands cartographes de la région.

Une frontière qui a changé plusieurs fois de visage

L’histoire de Wakkanai est indissociable de celle de sa voisine du nord. Fondée au XVIIe siècle comme comptoir commercial à la frontière du territoire aïnou, la ville prospère au siècle suivant comme avant-poste stratégique de l’empire. Mais c’est après la guerre russo-japonaise de 1905, lorsque le Japon reprend le contrôle du sud de Sakhaline pour y établir la préfecture de Karafuto, que Wakkanai devient véritablement une porte d’entrée : des liaisons régulières en bateau à vapeur relient bientôt la ville à Otomari — l’actuelle Korsakov —, un statut renforcé encore par l’arrivée de la ligne ferroviaire Sōya en 1926.

Cette frontière mouvante a laissé des traces profondes dans la mémoire de la ville. Un mémorial dédié aux habitants de Karafuto, érigé en 1963, exprime ce que les inscriptions décrivent comme le chagrin d’avoir perdu tout ce qui leur était cher — un rappel du sort de dizaines de milliers de Japonais rapatriés après la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’île bascula définitivement sous contrôle soviétique. Non loin, un autre monument commémore les « neuf demoiselles de Maoka », de jeunes opératrices téléphoniques qui choisirent de se suicider ensemble le 20 août 1945, lors de l’invasion soviétique du sud de Sakhaline, plutôt que d’abandonner leur poste. Aujourd’hui encore, la ville de Wakkanai affiche certains de ses panneaux en cyrillique, et accueille régulièrement des manifestations folkloriques russes — dernier vestige tangible d’une histoire que la géographie a rendue inévitable.

Le musée du parc de Wakkanai conserve un autre chapitre inattendu de cette histoire polaire : celui des chiens de traîneau sakhaliens, entraînés ici même pendant huit mois en 1957, avant d’être envoyés en Antarctique lors de la toute première expédition scientifique japonaise sur le continent glacé. Rattrapés par des conditions météorologiques impossibles à surmonter, les chiens ne purent être rapatriés et périrent sur place. Wakkanai leur a depuis dédié une statue de bronze, dont le socle est incrusté de pierres rapportées directement d’Antarctique.

Rishiri, le volcan qui flotte sur la mer

Depuis le port de Wakkanai, le ferry met une heure quarante pour rejoindre Oshidomari, le principal port de l’île Rishiri. Son nom, hérité de l’aïnou, signifie littéralement « île aux hauts sommets » — un toponyme qui ne laisse guère de place au doute une fois que l’on aperçoit le mont Rishiri, stratovolcan né d’une éruption il y a environ 200 000 ans, dont le point culminant atteint 1 721 mètres. Sa silhouette conique, presque trop régulière pour être naturelle, lui a valu un surnom qui dit tout : Rishiri-Fuji, en écho à la montagne la plus sacrée du Japon dont elle reprend fidèlement l’allure — jusqu’à orner, aujourd’hui encore, l’emballage des célèbres biscuits Shiroi Koibito, l’un des souvenirs les plus emblématiques de Hokkaidō.

Il faudra attendre 1890 pour que quelqu’un parvienne enfin au sommet : Amano Izojirō, un adepte du shugendō venu de l’ancienne province de Kishū, y parvient après trois mois d’efforts soutenus, ouvrant ce qu’on appelle depuis la « voie d’Oshidomari ». Depuis l’époque d’Edo déjà, les marins utilisaient le sommet du volcan comme repère de navigation, et les habitants continuent aujourd’hui de le vénérer comme une divinité shintō, à qui l’on adresse des prières pour une traversée sûre ou une pêche généreuse.

L’ascension, aujourd’hui encore, ne se prend pas à la légère : le sentier, réservé aux randonneurs expérimentés, se parcourt en une longue journée, ponctuée d’un terrain de camping et d’une petite hutte juste avant le sommet, où un modeste sanctuaire shintō veille sur les derniers mètres. Par temps clair, la récompense est à la hauteur de l’effort : un panorama à 360 degrés qui embrasse l’île Rebun, l’île principale d’Hokkaidō, et, au loin, les côtes de Sakhaline en Russie — la même Sakhaline que l’on aperçoit depuis le cap Sōya, comme si les deux points de vue se répondaient l’un à l’autre.

Ceux qui préfèrent garder les pieds au niveau de la mer trouveront à Rishiri un tout autre plaisir : une piste cyclable réservée qui longe le littoral nord de l’île, offrant des vues ininterrompues sur le bleu profond de la mer du Japon, ponctuées de petits villages de pêcheurs. Deux étangs complètent ce tour d’horizon apaisé : Himenuma, un plan d’eau artificiel aménagé pour que le volcan, comme son cousin le mont Fuji, puisse y refléter sa silhouette enneigée, et Otatomari-numa, le plus grand lac naturel de l’île, au pied de la montagne.

Ce que la mer offre, des deux côtés du détroit

Entre Wakkanai et Rishiri, la mer reste la même généreuse pourvoyeuse. Le long des côtes de Wakkanai, on croise des dizaines d’exploitations familiales occupées à faire sécher leurs algues à même le sol ; sur Rishiri, ce même kombu — l’une des six variétés exclusives à Hokkaidō — fait la réputation de l’île, aux côtés de l’oursin, pêché de juin à septembre. Certains ateliers de l’île proposent même de couper et façonner sa propre algue, toute l’année, en souvenir comestible d’un séjour au bout du Japon.

Le vent, omniprésent des deux côtés du détroit, a lui aussi trouvé une utilité contemporaine : des éoliennes ponctuent aujourd’hui les collines autour du cap Sōya, exploitant sans relâche ce souffle venu tout droit de Sibérie. L’été, la température plafonne aux alentours de 20 degrés, avec des nuits fraîches qui rappellent que l’on n’est jamais bien loin du cercle polaire. L’hiver, en revanche, transforme la région en un tableau presque monochrome : la glace dérivante fait son apparition sur les côtes, et le blizzard venu de Sibérie balaie une terre que les courants marins protègent malgré tout des froids extrêmes que subissent les régions voisines.

Ce que l’on ressent, au bout du chemin

Ce que l’on retient de Wakkanai et de Rishiri, en définitive, ce n’est pas un monument ni un sommet en particulier. C’est cette sensation physique et rare d’avoir atteint une limite — debout face au détroit de La Pérouse, le vent de Sibérie sur le visage et les côtes russes qui se devinent à peine à l’horizon, ou perché au sommet d’un volcan qui flotte sur la mer, la même limite regardée depuis deux points de vue différents. Le Japon, ici, ne s’arrête pas dans le silence : il regarde, encore un instant, vers ce qu’il y a de l’autre côté.

Eté 2006